Kyunghee Kim | Regard Gastronomique

La gastronomie coréenne et française, le vin et les récits culinaires

  • En vivant,

    l’être humain grandit peu à peu

    au sein de normes invisibles

    et de rôles déjà tracés.

    Ces repères,

    transmis au fil du temps,

    traversent les générations

    et finissent par s’installer

    comme une direction naturelle de la vie.

    Dans l’enfance,

    les récits sur la manière de vivre

    se transforment doucement

    en une manière d’agir,

    en une idée de ce qui est souhaitable.

    Ces paroles,

    que l’on traverse sans en mesurer la profondeur,

    demeurent pourtant, avec le temps,

    silencieusement,

    quelque part en nous.

    Lorsqu’elles restent sans être comprises,

    les émotions peuvent parfois

    prendre d’autres directions.

    Dans ce temps qui s’écoule,

    l’on rencontre peu à peu

    de multiples regards.

    Certains regards

    s’approchent de manière difficile à saisir,

    d’autres

    ne voient pas l’être tel qu’il est,

    mais le réduisent

    à une seule image.

    Il arrive alors

    que l’on se regarde soi-même

    à travers des normes

    que l’on n’a pas choisies.

    Avec le temps,

    certains repères

    se transmettent

    comme s’ils allaient de soi.

    Certaines manières d’être

    semblent justes,

    tandis que d’autres

    sont, sans explication,

    silencieusement jugées.

    Ces normes

    ne relèvent peut-être pas

    d’un choix individuel,

    mais d’un mouvement

    qui s’est lentement prolongé

    à travers les générations.

    Ainsi, parfois,

    ce n’est pas soi-même que l’on voit,

    mais l’image

    que ces repères projettent de nous.

    Puis, un jour,

    il arrive que l’on prenne

    un peu de distance.

    Et alors,

    une pensée traverse doucement l’esprit.

    Peut-être que

    cela ne relevait pas

    de la faute d’une seule personne,

    mais d’un courant ancien,

    inscrit dans le temps.

    Comme les tanins d’un vin encore jeune,

    d’abord rugueux,

    qui, avec le temps,

    deviennent plus souples en bouche,

    le regard, lui aussi,

    change peu à peu de texture.

    À partir de ce moment,

    l’on commence

    à s’accueillir soi-même

    avec plus de douceur.

    Peut-être que vivre

    ne consiste pas à rester

    dans un rôle donné,

    mais à trouver, en soi,

    sa propre manière d’être.

    Alors, parfois,

    il devient simplement naturel

    de vouloir vivre,

    doucement,

    selon soi-même.

    Château Margaux 2014, Margaux

    Un vin dont la finesse se révèle avec le temps.

  • Dans le cœur humain,

    il existe des émotions

    qui ne se déposent pas facilement avec le temps.

    Certains souvenirs

    ressemblent au dépôt d’un vieux vin,

    resté silencieusement au fond.

    Il suffit de faire tourner le verre

    pour que ces émotions remontent

    et troublent parfois tout l’esprit.

    Dans la jeunesse,

    il est facile de penser

    que cette opacité vient de la faute de quelqu’un.

    Mais avec le temps,

    une autre question apparaît peu à peu.

    Pourquoi cette vie

    n’a-t-elle pu suivre qu’un tel chemin ?

    Ces émotions demeurent souvent

    plus profondément

    dans les relations les plus proches de nous.

    Et lorsque l’on regarde quelqu’un

    uniquement à travers le nom de « parent »,

    il arrive que la colère du cœur

    ne s’apaise pas facilement.

    Mais il arrive aussi qu’un jour

    on les regarde autrement —

    comme la vie d’une femme,

    comme la vie d’un homme.

    Alors, peu à peu,

    certaines émotions commencent

    à prendre une autre lumière.

    Comme les tanins d’un vin jeune,

    rugueux au début,

    qui deviennent plus souples avec les années.

    Le temps ne change pas tout,

    mais il transforme lentement

    la texture de certaines émotions.

    Ainsi, le pardon

    n’est peut-être pas le fait d’effacer la faute de quelqu’un,

    mais simplement

    de regarder le temps de cette vie

    avec un autre regard.

    Peut-être

    que la colère et l’irritation

    ne sont que le nom d’un temps

    que l’on ne comprenait pas encore.

    Et lorsque ce temps devient compréhensible,

    la turbidité du cœur

    se dépose doucement.

    Comme lorsque le vin

    retrouve sa clarté dans le verre.

    Peut-être alors

    que le pardon

    est simplement le moment le plus silencieux

    où l’amour recommence à respirer.

    Château Brane-Cantenac 2013, Margaux

    Un vin dont les tanins deviennent plus doux avec le temps.

  • Vivre, peut-être, ressemble à un acte de choix des sensations.

    Dans le monde, il existe une multitude d’aliments et d’ingrédients,

    mais il n’existe probablement aucune saveur

    qui soit entièrement inutile à l’être humain.

    Le sucré, l’acide, l’amer, le piquant, le salé.

    Ces cinq saveurs que la langue perçoit

    sont peut-être aussi les petites matières

    qui composent une vie.

    Parmi elles, le sucré

    apaise les cœurs fatigués

    et les enveloppe avec douceur.

    Comme un parfum chaud,

    il nous fait marquer une pause

    et nous redonne la force de nous relever.

    Ainsi, le sucré n’est peut-être pas

    quelque chose qu’il faudrait supprimer,

    mais plutôt une saveur

    qu’il faut apprendre à accueillir

    au bon moment et de la bonne manière.

    Lorsque la douceur d’un fruit

    est pleinement goûtée le matin,

    il arrive que l’on ne ressente plus,

    au cours de la journée,

    le besoin de chercher d’autres douceurs.

    Mais le sucré possède aussi

    un autre visage.

    Il peut apaiser l’esprit,

    mais il peut aussi, à certains moments,

    émousser les sensations

    et laisser un désir étrange

    qui nous pousse à le rechercher encore.

    Comme beaucoup de plaisirs dans la vie,

    la douceur elle aussi

    peut devenir réconfort ou excès

    selon le moment

    et la mesure avec laquelle on l’accueille.

    L’être humain a besoin

    de toutes les saveurs.

    Ce qui importe vraiment,

    c’est peut-être

    de savoir quand,

    combien

    et comment les choisir.

    Sans excès,

    au moment juste,

    dans la mesure qui convient.

    Dans cet équilibre,

    le corps s’apaise peu à peu,

    et les sens trouvent doucement leur place.

    Tout comme on choisit une saveur

    selon le moment et l’équilibre,

    la vie elle aussi

    se construit peu à peu

    à travers les choix vers lesquels

    nous nous orientons.

    Et alors, une pensée apparaît.

    Plutôt que d’éviter ce que l’on n’aime pas,

    vivre en laissant grandir,

    peu à peu,

    ce que l’on aime.

    Car les choix deviennent peut-être

    plus libres

    lorsqu’ils naissent de l’abondance

    plutôt que du manque.

    La question n’est peut-être pas

    « Que faut-il retenir ? »

    mais plutôt

    « Qu’est-ce que je veux aimer davantage ? ».

    Peut-être est-ce ainsi

    que la direction d’une vie

    se transforme silencieusement.

    Dans la cuisine aussi,

    on retrouve quelque chose de semblable.

    Le sucré, l’acide, l’amer, le salé, le piquant.

    Ces cinq saveurs

    dépassent la simple sensation de la langue

    et deviennent parfois

    une métaphore discrète

    des émotions et de l’expérience humaine.

    Le sucré évoque le réconfort,

    l’acide l’éveil,

    l’amer la réflexion,

    le salé la réalité,

    le piquant la libération.

    Ainsi, la journée elle aussi

    pourrait trouver son équilibre

    à travers ces cinq sensations.

    Le matin,

    le sucré et l’acide

    éveillent le corps.

    À midi,

    le salé accompagne

    le rythme du réel.

    Le soir,

    le piquant

    délie les tensions de la journée.

    Et parfois,

    l’amertume elle aussi

    devient une sensation profonde

    qui invite à regarder sa vie.

    Lorsque l’équilibre des saveurs apparaît,

    le corps ne ressent plus

    le besoin pressant

    de chercher des douceurs artificielles.

    La vie, peut-être,

    ressemble à cela.

    Observer en soi

    quelle saveur est nécessaire

    au moment présent

    et choisir de vivre ainsi,

    avec douceur et conscience.

    Peut-être est-ce là

    une manière

    de regarder la vie avec soin.

  • Il arrive parfois que l’on demeure

    dans la compassion envers soi-même,

    portant en soi mille raisons.

    Ces récits,

    à certains moments semblent réels,

    et à d’autres

    résonnent comme de silencieuses justifications.

    Pourtant, au cœur de ces histoires

    demeurent des blessures anciennes

    et une solitude

    que l’on peine à nommer.

    La compassion envers soi-même

    se présente d’abord

    comme une consolation douce.

    Comme la douceur d’un vin

    qui se déploie un instant en bouche

    avant de disparaître,

    ce sentiment enveloppe brièvement le cœur.

    Mais lorsque cette douceur s’efface,

    ce qui demeure

    est peut-être

    une légère amertume

    qui persiste quelque part.

    Il arrive souvent

    que l’on se laisse porter

    par ces récits qui murmurent :

    « C’est peut-être pour cela

    que les choses se sont ainsi déroulées. »

    Et lorsque ces histoires

    s’accumulent silencieusement

    au fil du temps,

    elles révèlent peu à peu

    jusqu’où un être humain

    peut être indulgent envers lui-même,

    et en même temps

    jusqu’où il peut aussi

    se maintenir attaché.

    En observant ainsi

    sa propre compassion,

    il arrive que l’on ressente aussi

    la compassion

    au moment où l’on regarde les autres.

    La compassion

    ne porte pas toujours

    le même visage.

    Parfois, elle se tourne vers soi.

    Parfois, vers autrui.

    Mais ce regard

    ne reflète pas toujours

    la vie de l’autre

    telle qu’elle est réellement.

    Il arrive que l’on observe

    la vie des autres

    à travers les repères

    du monde que l’on connaît.

    Ainsi, la compassion

    devient parfois

    moins une compréhension de l’autre

    qu’un miroir

    du monde que l’on porte en soi.

    C’est peut-être pour cela

    que certaines personnes,

    plus elles sentent

    l’inquiétude dirigée vers elles,

    plus elles réduisent leurs paroles.

    Une compassion

    qui n’est pas véritablement comprise

    peut fermer le cœur

    plutôt que l’ouvrir.

    La compassion

    est peut-être

    un sentiment très délicat.

    Lorsqu’elle est offerte

    sans vraiment connaître

    la vie de l’autre,

    elle peut, au lieu de consoler,

    toucher silencieusement

    quelque chose de fragile.

    Peut-être est-elle alors

    plus proche

    d’un regard posé avec douceur

    avant tout jugement.

    Lorsque nous parvenons

    à regarder la vie des autres

    telle qu’elle est,

    alors peut-être

    que la compassion

    peut demeurer sans blesser.

    Et peut-être aussi

    qu’à partir de cet instant,

    l’être humain

    commence de nouveau

    à marcher vers la lumière.

    Château Montrose 2013, Saint-Estèphe

    Un vin dont la lumière se révèle au fil du temps.

  • La paix intérieure

    commence au moment où l’on se comprend soi-même.

    Il arrive que le cœur vacille,

    sans que l’on sache vraiment pourquoi,

    comme si quelque chose se serrait au fond de soi.

    Ce sont des jours où l’on ressent, dans le corps,

    que le monde ne suit pas toujours le cours

    que l’on avait imaginé.

    Alors, parfois, une pensée traverse l’esprit :

    en passant simplement dans la vie,

    l’être humain peut laisser

    des blessures autant que des joies,

    pour lui-même comme pour les autres.

    Accepter ce processus n’est pas facile.

    Mais avec le temps,

    le cœur se relâche peu à peu.

    Il arrive aussi que la vie

    pèse sur l’esprit

    par des choses que l’on ne peut choisir.

    Des situations inattendues,

    des événements difficiles à comprendre.

    Et pourtant, l’ampleur de la souffrance

    que ces moments provoquent

    dépend souvent de l’espace

    que le cœur est capable d’accueillir.

    Dans les relations,

    l’être humain découvre parfois qui il est.

    Mais le moi que les autres voient

    n’est qu’une image façonnée

    par leur regard.

    Le moi que l’on voit soi-même

    se forme également

    à travers ses propres critères.

    Rester centré malgré les secousses

    et mûrir peu à peu.

    Peut-être est-ce là

    la direction d’une vie.

    Les paroles et les gestes des autres

    peuvent parfois troubler le cœur,

    mais on tente alors

    de retrouver son centre.

    Ce chemin est lent,

    et parfois difficile.

    Pourtant, au fil de ce temps,

    le monde se laisse comprendre

    un peu mieux,

    et l’on apprend aussi

    à se connaître.

    Même les parts de soi

    que l’on n’arrive pas entièrement à accepter

    finissent peu à peu

    par devenir une partie de soi.

    Ne pas atteindre

    la perfection définie par le monde

    n’est peut-être pas si grave.

    Pouvoir garder son centre

    même en vacillant.

    La vie ressemble

    à un vin qui mûrit longuement.

    Au début, elle peut être rugueuse

    et déséquilibrée.

    Mais avec le temps,

    elle développe sa propre profondeur

    et son parfum.

    De même qu’un vin

    ne mûrit pas plus vite

    parce qu’on le presse,

    l’être humain aussi

    se comprend peu à peu

    au fil du temps.

    Le jugement des autres

    n’est que l’image

    qu’ils perçoivent.

    Ce n’est jamais l’être tout entier.

    Traverser les expériences

    et faire des choix,

    puis sentir que l’on mûrit peu à peu —

    cela peut déjà suffire.

    Peu importe

    comment les autres nous regardent

    ou quelles difficultés surgissent.

    Ce qui façonne

    la texture d’une vie

    est la manière

    dont on s’accueille soi-même

    et dont on continue à grandir.

    Ainsi la vie

    mûrit lentement.

    Rugueuse et imparfaite peut-être,

    mais portant chacune

    sa propre profondeur

    et son propre parfum.

    Château Latour 2011, Pauillac.

    Un vin de temps et de profondeur.

  • Le piquant aussi a plusieurs nuances.

    On l’appelle d’un seul mot,

    mais en lui demeurent des profondeurs et des directions différentes.

    Le piquant du piment se diffuse vers l’intérieur.

    Il ne s’arrête pas au bout de la langue,

    il pénètre lentement dans le corps.

    Celui du poivre s’avance d’abord par le parfum

    et s’installe avec discrétion.

    Tous relèvent du piquant,

    mais le corps ne les accueille pas de la même manière.

    Dans les vents longs et froids,

    les hommes ont peut-être cherché une chaleur plus profonde.

    Les soupes brûlantes et les assaisonnements épicés

    élèvent la température du corps

    et délient les sensations figées.

    Ce n’était peut-être pas une préférence,

    mais une réponse que le corps avait mémorisée avant même la conscience.

    Avec le temps,

    cette réponse devient familiarité,

    et la familiarité devient goût.

    Mais la chaleur

    ne provient peut-être pas seulement du climat.

    Les émotions tues,

    les souffles retenus,

    la tiédeur restée immobile sans pouvoir circuler.

    La chaleur sur la table

    ressemble parfois à cette température intérieure.

    Le piquant

    remplit d’un seul coup la sensation.

    L’intensité du stimulus

    suspend un instant les autres couches.

    Et pourtant, cette chaleur

    réveille les sens engourdis

    et remet en mouvement un corps figé.

    Elle rend la perception plus nette,

    tout en reléguant, un instant,

    les nuances plus délicates à l’arrière-plan.

    L’acidité s’avance autrement.

    Elle demeure longtemps

    et laisse une question dans la bouche.

    Un léger déséquilibre la rend âpre,

    mais lorsqu’elle trouve sa place,

    elle tient l’ensemble avec calme.

    Comme une charpente invisible,

    elle soutient le mouvement sans se montrer.

    L’acidité

    ressemble à un éveil de l’esprit

    dans un état d’engourdissement ou d’inertie.

    Elle clarifie la pensée troublée

    et défait, couche après couche,

    les émotions emmêlées.

    Au lieu d’exploser, elle ordonne ;

    au lieu d’emporter, elle retient.

    Mais l’acidité aussi,

    si elle devient excessive,

    resserre la sensation

    et réduit l’espace où d’autres arômes pourraient se déployer.

    Une saveur peu familière

    ne se laisse pas toujours lire facilement.

    Ce n’est pas un manque,

    mais peut-être la trace d’un temps façonné autrement.

    Sous un soleil intense,

    on accueille des fruits gorgés de lumière ;

    dans les vents rudes,

    des grains mûris avec fermeté.

    Là où le froid s’étire longtemps,

    on porte à la bouche

    des racines qui réchauffent

    et des graines dont le parfum réveille le souffle.

    Ainsi, le corps

    se nourrit du climat

    et garde la mémoire de son environnement.

    Avant d’être un choix,

    le goût est peut-être déjà

    une langue apprise par le corps.

    Certains environnements

    nous font chercher la chaleur,

    d’autres

    nous apprennent à accueillir l’acidité.

    La différence n’est pas affaire de supériorité,

    mais de direction prise par le temps accumulé.

    La maturité, peut-être,

    ne consiste pas à s’attacher à un seul stimulus,

    mais à percevoir ensemble

    les couches superposées derrière lui.

    Le piquant,

    comme l’acidité,

    possèdent tous deux

    la force d’éveiller les sens.

    Seule diffère la direction

    dans laquelle cette force demeure.

    Ce ne sont que

    des températures d’une nuance différente.

    Naître et vivre

    ne relèvent ni du bien ni du mal,

    mais de l’histoire du climat que chacun a traversé.

    Et ce climat,

    aujourd’hui encore,

    respire doucement

    sur la table où nous mangeons.

    Château Pontet-Canet 2017, Pauillac.

    Un vin pour penser le temps.

  • La vie est une succession de choix.

    Même lorsque les jours ne suivent pas le cours espéré,

    ce sont les décisions infimes — ce que l’on ajoute, ce que l’on retire —

    qui finissent par dessiner la trame d’un être.

    Comme un plat qui s’accomplit lentement sur le feu,

    un jour ne naît pas de l’improvisation,

    mais de la température des choix et du temps qu’on leur accorde.

    Vivre la journée à sa manière,

    laisser derrière soi une histoire, si petite soit-elle,

    et chercher peu à peu sa propre saveur.

    Il n’existe aucune recette définitive pour vivre.

    Parfois l’assaisonnement est incertain,

    parfois le feu est trop vif et brûle.

    Mais l’absence de réponse unique rend plus attentif,

    et les hésitations approfondissent l’arôme.

    Ces choix se révèlent aussi dans les relations.

    Avec le temps, une évidence apparaît :

    l’amour n’est pas le nom d’une émotion ardente,

    mais l’attitude qui cherche à comprendre la texture de l’autre.

    En apprenant à lire la température cachée derrière les mots et les gestes,

    on découvre qu’il y a une raison au sel,

    une histoire derrière l’amertume.

    Au lieu de vouloir transformer,

    accueillir la saveur telle qu’elle est

    adoucit peu à peu les liens.

    Ne pas laisser la culpabilité mariner les cœurs,

    ne pas ajouter du sel sur les blessures,

    mais choisir d’être, comme un bouillon tiède,

    une présence qui enveloppe.

    Ainsi la vie trouve lentement son équilibre.

    Un jour se compose de ces instants —

    de choix, de nuances, de textures sensibles.

    Ne pas attiser le feu excessivement,

    ne pas le laisser s’éteindre non plus,

    mais garder la juste température.

    Et regarder chaque moment

    sans précipitation —

    Peut-être est-ce là

    la manière la plus délicate

    de façonner un jour.

    kyunghee Kim

    Regard Gastronomique

  • Il semble que chacun naisse avec une lumière qui lui est propre.

    Cette lumière n’est pas éclatante comme le soleil.

    Elle ressemble plutôt à celle qui demeure près d’une fenêtre en fin d’après-midi,

    effleurant doucement la surface des choses.

    Chez certains, elle se diffuse largement.

    Chez d’autres, elle éclaire longtemps les profondeurs.

    Invisible parfois,

    elle est pourtant déjà là.

    Même une vigne, au sein d’un même terroir,

    ne mûrit pas au même rythme

    selon la durée du soleil et la texture du vent.

    Ainsi, dans une même époque,

    chacun porte une température, une trame, une intensité différentes.

    Ce qui m’est léger

    demande à d’autres un long souffle pour se tenir.

    Le talent naturel d’autrui

    peut me sembler une hauteur difficile à atteindre.

    Le vin en témoigne également.

    Certaines bouteilles, dès l’ouverture du bouchon,

    libèrent un parfum lumineux.

    D’autres, dans le verre,

    lentement, très lentement,

    révèlent leur texture intime.

    L’intensité n’est pas la preuve de la profondeur,

    et la délicatesse n’est pas un signe d’insuffisance.

    Il s’agit simplement d’une autre trame,

    d’un autre équilibre.

    Certains éclairent largement le monde.

    D’autres illuminent profondément le cœur d’une seule personne.

    La direction de leur lumière diffère,

    sans être moindre ni supérieure.

    Peut-être que la maturité consiste à porter un regard

    qui n’évalue pas la lumière d’autrui,

    à laisser chaque clarté exister sans la mesurer à nos propres critères.

    Alors, nous comprenons.

    Qu’aucune lumière n’est insignifiante.

    Que l’existence, en elle-même, est déjà suffisante.

    Et lorsque nos lumières se reflètent les unes les autres,

    la nôtre devient, doucement,

    plus claire —

    plus consciente d’elle-même.

    Kyunghee Kim

    Regard Gastronomique

  • Le sentiment de supériorité ne naît pas toujours des hauteurs visibles.

    Certains jours,

    il se dépose comme un film invisible,

    une fine pellicule sur la surface d’un être.

    Les grands arômes ne proviennent pas uniquement des vins prestigieux.

    Même une bouteille modeste

    peut laisser éclater en premier

    un fruit trop démonstratif,

    qui donne l’illusion de grandeur.

    La supériorité ne surgit pas seulement

    dans l’éclat des trophées.

    Elle apparaît au moment où l’on croit

    savoir un peu plus que l’autre,

    être un peu plus raffiné,

    se tenir correctement

    dans le cadre des normes établies —

    Alors

    une acidité subtile s’élève.

    Moins tranchante que nette,

    elle ne vise personne directement

    et pourtant

    elle installe une hauteur silencieuse.

    « Je suis, peut-être, un peu meilleur que lui. »

    Cette pensée n’élève pas la voix.

    Elle sourit doucement.

    Même dans le sentiment d’avoir été bienveillant,

    elle s’infiltre.

    Entre « j’ai supporté »

    et « j’ai compris »,

    une ligne invisible se trace.

    Ici et là.

    Dans le vin aussi,

    un boisé trop appuyé

    laisse parfois l’empreinte excessive du bois.

    L’acidité rend l’existence plus nette,

    mais lorsqu’elle devient excessive,

    elle resserre la bouche

    et ne laisse plus d’espace

    aux autres strates pour se déployer.

    Il en va de même

    du sentiment de supériorité.

    Au début,

    il ressemble à une protection.

    Puis il enferme peu à peu

    dans une seule élévation.

    Et dans cet espace réduit,

    la complexité de l’autre ne s’ouvre plus pleinement.

    Un arôme véritablement stable

    n’a pas besoin de se surligner.

    Les êtres humains mûrissent

    dans leurs propres climats.

    Certaines années sont généreuses,

    d’autres plus rudes.

    À l’instant où l’on considère cette différence,

    la supériorité se dilue.

    Et ce qui demeure

    n’est plus la comparaison,

    mais la curiosité

    pour les arômes singuliers des autres.

    Peut-être que la maturité

    consiste simplement

    à pouvoir demeurer

    sans avoir à prouver son parfum.

    Kyunghee Kim

    Regard Gastronomique

  • La cuisine coréenne se divise en cinq saveurs :

    le sucré, l’acide, l’amer, le salé et l’umami.

    L’umami est la plus subtile de toutes,

    une saveur difficile à décrire avec des mots.

    Le sucré ouvre le cœur, l’acide apporte de la vitalité,

    l’amer ajoute de la profondeur, le salé équilibre le tout,

    et l’umami tisse des liens délicats entre ces saveurs.

    Ce n’est pas un concept qui rassemble toutes les saveurs,

    c’est une saveur indépendante à part entière.

    Sa nature est subtile et douce,

    elle met en valeur les autres goûts et enrichit la profondeur des saveurs.

    En France, il n’existe pas de mot pour désigner l’umami.

    On ne parle pas d’umami directement, mais on utilise plutôt des expressions comme « harmonieux », « équilibré »  pour décrire le goût.

    On exprime la nourriture et le vin de la même manière.

    Pour eux, le goût est un monde sans frontières,

    un espace égalitaire où des existences différentes se tiennent côte à côte.

    Cette égalité n’est pas un principe ni un slogan,

    elle est déjà inscrite dans leur façon de percevoir le goût.

    Un verre de vin et une assiette se tiennent sur un pied d’égalité,

    chacun contribuant à l’ordre gustatif,

    et dans cet équilibre, l’humain se place en harmonie avec la nature.

    L’umami coréen est une sensibilité qui perçoit les différences avec finesse,

    l’équilibre français est une perception qui établit l’égalité au cœur de la diversité.

    L’un est l’esthétique de la subtilité,

    l’autre l’esthétique de la générosité face à la différence.

    Ils ont suivi des chemins différents, mais

    ces deux mondes se rejoignent non pas dans le jugement du juste ou du faux,

    mais dans la compréhension que chaque perspective et expérience est une manière légitime de voir le monde —

    sous le nom du « respect ».

    Finalement, la manière dont nous percevons le goût

    ressemble à la façon dont nous abordons le monde.

    Ce qui se passe dans la bouche est un condensé de la vie.

    Le sucré et l’amer, le salé, l’acide et l’umami doivent se mêler

    pour que la saveur de la vie devienne profonde.

    Et au moment où nous acceptons toutes ces différences,

    nous devenons enfin des « êtres en harmonie ».